02/12/2008

Question de contexte

La main. C’est tout ce qui compte. Le reste n’est qu’une question de contexte. C’est ce qu’elle se disait alors qu’elle estompait une courbe trop affirmée. Devant elle, s’agitaient des poulpes lascifs. La lumière du lampadaire faussait les couleurs de la pièce baignée de lueurs orangées. Sa main remontait le chemin d’un tentacule, sa paume galbait les contours incertains d’un homme à peine esquissé. Parfois, elle suspendait son geste. Incertaine, elle avalait une rasade d’un mauvais vin argentin, tiédi entre ses cuisses. Les poulpes prenaient forme, vivaient sous ses doigts, lui lançaient au visage des nuages noirâtres d’encres sourdes. Elle s’agrippait alors au vieux chevalet, résolue à en finir avec elles.
La main, c’est tout ce qui compte. Le reste n’est qu’une question de contexte. C’est ce qu’elle se disait alors qu’elle frottait ses pinceaux dans les vapeurs de térébenthine. L’eau lui brûlait les doigts. Nauséeuse, elle se laissait griser par l’odeur effrontée et elle pensait aux poulpes, laissés en suspend, et aux mots aussi, des mots horribles et vrais, des mots à trancher au couteau, en lamelles fines, des lambeaux de mots qui fondent sur la langue, lovés au creux des palais, des cubes roses de mots ivres, des tartares de mots. Elle pensait à l’encre des poulpes qu’elle avait bu, qu’elle avait confondu avec un mauvais vin argentin, tiédi entre ses cuisses. Elle pensait à l’éternel fantasme de l’absorption, à boire à être bue, la main au goulot le goulot à la bouche, les mots qui valsent sur les langues de poulpes qui crachent leurs encres aux visages des femmes. Elle pensait et ses lèvres goûtaient la térébenthine et les mots nauséeux s’effondraient dans sa bouche, comme un présage. Elle pensa enfin : La bouche, c’est tout ce qui compte. Le reste n’est qu'une question de contexte.

1 commentaire:

Geneviève a dit…

Diantre! Que l'on m'apporte, à moi aussi, des poulpes de cette trempe. Wow.