01/12/2008

L'art de la fugue

…Confuse, je détournai les yeux, brouillages étranges, troublée par le bruit de fond rétinien qui se superposait effrontément à l’habituelle régularité des choses. Quelque chose donnait une texture, une épaisseur au canevas habituel, un nouveau pigment très dense, une odeur minérale, peut-être. Quelque chose rendait éminemment tangible l’articulation du lisible et du visible. Un Rouge de Cadmium, un vrai, un de ceux qui intoxiquent, un de ceux qu’on irait excaver jusque dans les profondeurs de Thèbes. Partout sur les murs, dans les couloirs, une odeur de soufre sévissait, j’accélérais le pas malgré le vertige, mais rien n’y faisait, mes pas s’enlisaient.
Sortir, dévaler les quelques marches qui me séparaient de la terre ferme. Besoin de renforts, de graphite, de papier vélin poreux. J’ai pensé dessiner Goulatromba. Le Cadmium reculerait peut-être devant mes griffonnages odieux. Tandis que j’esquissais ce risible rempart, la neige détrempait mes feuillets, occultant toute possibilité de fuite. Agenouillée sur le trottoir, la tête renversée, je tentais d’empêcher son odeur de m’imprégner, mais elle court-circuitait nonchalamment les sentiers de mes synapses. Elle se transmuait maintenant en impressions auditives, en curieuses fugues, en incessants préludes.

Se relever. Courir. La ville me narguait, entravait ma fuite. J’étais perdue. Prisonnière d’un tableau de Mondrian, blanc, labyrinthique (Composition no 10 Pier and Ocean). Je semais quelques mégots, dans l’espoir de retrouver mes pas. Je crus d’abord le froid responsable de cette rougeur sur mes doigts, mais je compris que c’était le Pigment qui s’infiltrait dans mes yeux et gauchissait l’image même que je me faisais des choses.

Ma tête ne valait guère plus qu’une pellicule vierge, où Cadmium burinait d’étranges intertextes. Il y écrivait de mots codés, sporadiques, inconstants. Il ressuscitait Maldoror enfouit depuis des siècles sous les poutres de mon cortex préfrontal : « ton ventre de mercure contre ma poitrine d’aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage, pour contempler ce spectacle que j’adore ». Les mots rugissaient, fusionnaient et se fondaient en de nouveaux spectres chromatiques. Une autre nuit s’ouvrait et Il m’injectait ses mots, me brûlant l’esprit, comme une ultime semonce : « Pourquoi cet orage et pourquoi la paralysie de mes doigts ? Est-ce un avertissement d’en haut pour m’empêcher d’écrire, et de mieux considérer à quoi je m’expose, en distillant la bave de ma bouche carrée ? ».
La neige recouvrait maintenant entièrement la ville, j’étais nue, frigorifiée, bleue, imbibée d’encre. Cadmium projetait mon corps sur cette nouvelle surface. Sans pitié, il regardait la nuit blanche s’imprégner de mes curieuses empreintes. Je n’étais plus que courbes, encres et bavures. Sans le savoir, il avait su réinventer Klein (Anthropométrie de l'époque bleue) et le sens de la déroute.

1 commentaire:

LeRoy K. May. a dit…

je dois te lire plus souvent comme je dois m'épandre sur l'aluminium de ton corps exsangue. c'est la lumière nouvelle du camphre au creux de tes reins sulfureux que j'étiole dans l'embrasure de ton œil suspendu.