15/12/2008

Logeurs de l'esprit et autres squatteurs mentaux

Il y avait tant à dire. Nommer les choses l’éreintait. Et pourtant, il le fallait bien. Il lui fallait tenter le coup. Il lui fallait nommer la froideur odieuse des paysages arrachés, la magnitude des astres, le métamorphisme des roches, la séismicité des êtres et les zones de subductions où ils se fracassaient. Il lui faudrait encore dire la légèreté et Fragonard et la douleur et Goya et l’angoisse et Munch et les couleurs et Gauguin et les papiers collés et Braque et les puretés linéaires et le Bauhaus et l’éclat et Pollock et, et… tout ce qui restait d’imprononçable.
Elle s’était donc astreint à une certaine routine. Une écriture quotidienne.
Souvent, elle butait contre ses maladresses, contre ses censures, elle trébuchait aussi sur ses points de friction. Lorsqu’elle et le langage ne se reconnaissaient plus, lorsqu’ils se niaient mutuellement, elle s’arrêtait et tournait son regard vers l’en dehors.
Là, elle y lisait les autres. Ils savaient mieux dire. Elle se laissant imprimer par eux. Plus basse que le jour, elle se laissait piétiner, ravager par cette transhumance des idées.
Ils étaient peu. Elle les appelait ses logeurs de l’esprit, ses squatteurs mentaux. À leur insu, ils savaient faire advenir en elle l’écriture et tout ce qui restait d'imprononçable.

Aucun commentaire: