29/08/2009

Cinq heures quinze

Trois heures quinze
Tu te réveilles. Froid. Tes flancs tressaillent tes mains cherchent à tâtons de quoi s’agripper de quoi se réchauffer elles dressent un inventaire aveugle une couverture rêche un peignoir humide une robe froissée une bouteille presque vide tu l’empoignes te lèves titubes parcours difficilement les quelques mètres qui te séparent de la baignoire. La première fois, elle t’avait fait penser à une cale rouillée à une épave tu l’avais aimée immédiatement. Les robinets résistent protestent blessent tes paumes. Eau chaude. Tu avales une rasade de ce mauvais porto acheté hier. Ta main tangue. Un mince filet ruisselle sur ton menton dessine un long sillon te tache tu ris t’amuses du tracé rouge de la manière dont il détonne sur la blancheur de ta peau. Fruité. L’odeur te rend nauséeuse et tu ne vois plus ton reflet le miroir les murs l’air se saturent. Moiteur. Tout devient irrespirable et ton souffle se forge un chemin hors de toi et tu te réchauffes un peu mais ça ne suffit pas rien ne suffit plus depuis longtemps. Tu tends les doigts tente d’effleurer l’épaisseur des lieux l’épaisseur du monde mais tu ne sais plus. Tu ne sais plus depuis longtemps.

Tu écartes le rideau le frôles déteste la sensation du plastique son adhérence. Il colle à toi s’agglutine l’eau est trop chaude sur ton ventre tes cuisses un bruit sourd pulse à tes tempes tout ton corps se cambre et tente de fuir et tu résistes te concentres sur la douleur sur le chemin qu’elle emprunte pour se rendre à tes synapses tu fermes les yeux si fort qu’il te semble ne plus jamais pouvoir les ouvrir. Lancinantes. Les pulsations s’estompent à mesure que ton corps s’engourdit. La bouteille tangue quitte ta main tu ouvres les yeux regardes les éclats. Ton pied saigne un peu. Rien de grave. Ton sang dessine des arabesques paresseuses qui s’enlisent en petits tourbillons en remous bien orchestrés tu t’asseois contemples ce ballet rose ces tessons immobiles ces vitraux flasques. Fruité. L’odeur te rend nauséeuse.
Tu t’étonnes de la fulgurance de tes pensées de l’évidence irrémédiable des vies éteintes tu songes à toutes ces noyades programmées au manège immuable des bouches et des étreintes et tu t’étonnes d’être encore en vie et ta peau blanchie de gestes qui épuisent s’auréole de rougeurs. Rouge. Le rouge commence à poindre sur ta peau tu te rassures tu es bien en vie ton épiderme est réactif ta chair est vivante puis tout s'apaise et tu fermes le robinet et les minutes s’écoulent et avec elles l’angoisse au ventre glisse hors de toi et s’entortille dans les derniers sillons d’eau et s’extirpe des strates denses de ta mémoire. Tu te lèves et tes traces humides s’impriment sur le sol. Sérigraphies. Transparences. Chacun de tes pas t’éloigne de ta mémoire, s’amoncelle en petites flaques compactes.
Tu appuies ton front puis ta bouche sur le miroir. Fraîcheur. Il te semble enfin pouvoir absorber ta propre substance. Tu pleures doucement.

Cinq heures quinze.

3 commentaires:

É. a dit…

Tabarnak, la prose vous sied, madame.

Tom Wreck a dit…

Breathless :)

Patrick Duval a dit…

À la lecture de votre nouvelle, une panoplie d'émotions traversent l'océan de mon ignorance:

- Wow!
- Ok...
- What the fuck???

J'ai pas bien saisi mais ça me laisse pas indifférent...

Bizarre...

En espérant survivre à la censure des commentaires, sachez que je vais revenir.

J'en veux plus...