19/10/2011

Et nos maisons fausses


Et il nous faudrait dire nos maisons fausses. Et dans ces maisons fausses, dire le gyproc et le clapboard, les mousses isolantes et les bardeaux d’asphalte, les isolants thermiques, les ouates de cellulose, les laines de verre et les isolants acoustiques. Et il nous faudrait dire  j’habite. Et cet habité se profilerait au creux de nos maisons fausses, s’érigerait à même leurs matériaux. Il nous faudrait dire exactement j’habite les double-vitrage, les pare-vapeur, les conduits, les gaines électriques et les matériaux composites, j’habite  les ossatures et les charpentes, j’habite les panneaux de bois agglomérés, les réduits, les cloisons de Placoplatre, les renforts, les thermoplastiques, les parpaings et les carrelages et le granulat et les gaines et les fils et les gouttières. Il faudrait dire précisément j’habite les interrupteurs et les fusibles et les adaptateurs et les madriers et les purificateurs et les tôles et les amplificateurs et les zincs et les régulateurs et les cuivres et les câblages et les tuiles isolantes ignifuges. Il nous faudrait dire nos maisons fausses et leurs halètements, et leurs crépitements, et leurs grésillements inaudibles de maisons fausses. Il nous faudrait dire nos maisons fausses et leur chant d’acouphènes confortables à l’oreille des banlieues.
Crédit photo: Alex McLean, American Way of Life.

14/10/2011

Mouvement d'altération


On parle trop peu de ces paysages qui s’engendrent  jusqu’à l’écœurement. Dehors, l’espace est infatigable, impossible à leurrer. Un agencement ininterrompu de surfaces écraniques, horizontales, de dénivelés, de terres, de plis, de zones de piégeage, de lignes de moins en moins resserrées, de lacs. Autant de surfaces que rien n’évapore. Dehors, l’espace est inaltérable malgré l’œil qui séquestre, qui cisèle, qui emboîte, qui dilate, qui décale, qui déplie, qui pulvérise. Le regard n’est qu’un mouvement d’altération.

Crédit photo: Trevor Lee, Sans titre, 2010.

03/10/2011

L'expérience de la saturation


Il me faudrait commencer par la chambre du Nord ou la chambre du Sud, ou encore, plus exactement, par la garde-robe de cèdre, aussi le linoléum vert et orange du couloir. Ne pas s’attarder aux détails des murs, des moulures inégales, des cadres-photos rabibochés, des meubles de bois approximatifs, des chambranles indécis, des ornements laineux, des rambardes, des attrape-mouches adhésifs. Il me faudrait plutôt descendre vers le solarium. Oui, descendre serait mieux. Dire la lumière, l’odeur exacte, enfin. Surtout ne rien dire de la table en faux bois, des comptoirs en faux marbre, des souvenirs de Hollande achetés à bas prix, des flacons d’eau poisseuse de Notre-Dame de Lourdes, des verres de plastique à l’effigie de Disney. Descendre plutôt, oui encore descendre. Dire peut-être la cave, les marches, le craquement des marches, les poutres rouges, l’odeur terreuse, le sol, le ciment, le frigo Bélanger blanc, la poignée chromée du four, enfin peut-être. Encore la chambre froide, l’odeur terreuse –plus forte cette fois- la cave à patates, les pots Masson, les étagères, le gruau Quaker, la fournaise, la peur, le bois entassé, les trappes, les murs de terre, le crochet au plafond. Il faudrait sans doute sortir ensuite. Désenclaver le regard. Ne rien dire du fenil, du poids écrasant des choses, des silos –ou plus exactement du vertige horizontal des parois bétonnées des silos -, évoquer peut-être le garage jaune, le hangar bleu, les barils d’huile, le casque de soudure horrible (masque de peur) et l’envie folle de s’aveugler avec le fer à souder. Ne rien dire non plus de la balançoire, de la fosse, de la vacherie, des oies puantes, de l’odeur âcre du bolted tank chromé, de la vieille étable, des poules mortes qui courent encore, de l’indien mort qui n’existe pas, des abreuvoirs verts, du jardin, de la vache morte qui gonfle au soleil, du camion bleu qui ne m’a pas écrasée, du cormier (ses grappes), de la niche, du chien mort pour vrai, de la roche dans la tête, du bruit de la roche dans la tête, des clôtures électriques qui font mal. Non, vraiment ne rien dire. Préférer la topographie toute pittoresque du rang. Dire exactement, décrire la grange chez Elzéar, la tôle qui coupe les pieds, la maison d’Alcatraz, le champ chez Donat, la noirceur, les yeux jaunes des renards, la volière des Lemay, l’hirondelle mangée pour vrai, la vieille grange et ses instruments de torture, le lac des joncs qui n’en est pas un, la vraie rivière –celle derrière la maison- l’argile craquelée, la fausse rivière du Nord, les pylônes, l’autre grange –celle des tessons et des piles de journaux. Plus loin encore le pont, les quatre chemins, ou encore le moulin, la chute, la croix, le trou, la pointe, ou encore le pic, le vieux cimetière, le nouveau cimetière. Arrêter là. Ne rien dire du reste.



Crédit photo: Floriana Barbu, Srange Field, 2009.