05/02/2012

La maison d'Alcatraz


La maison d’Alcatraz était blanche, mais je l’appelais la maison rouge. Elle n’avait que les volets de rouge, mais dans ma tête, elle était rouge, entièrement rouge. Dès son arrivée dans le rang, Alcatraz s’était attelé à reboiser la terre qui séparait sa maison de la nôtre. Un travail patient, entêté, silencieux. Alcatraz aimait dresser des murs entre lui et le monde. Des alignements denses de conifères, des arbres comme des poings levés entre lui et nous. Dès l’arrivée d’Alcatraz, on nous a interdit de retourner à la grange. Dans le rang, toutes les granges s’appelaient la grange. On en élisait parfois une parmi les autres, qui devenait pour un temps notre nouveau quartier général, notre territoire.  Hormis quelques clôtures de pieux, et les broches électrifiées pour le bétail, je n’avais jamais vu de vraie barrière avant l’arrivée d’Alcatraz. Un matin, elles étaient là, droites, implacables, définitives, de vraies barrières industrielles en acier galvanisé plantées tout autour de son terrain, tout autour de la grange. Ce qu’on appelait jusque-là la terre –espace approximatif, champs, friches graveleuses– était devenue terrain, propriété. Je me rappelle avoir vécu cette barrière comme une violence, un non-sens, une sidération,  je me rappelle un soir avoir lancé un paquet de viande hachée par-dessus la barrière, de toutes mes forces sur son terrain. Je me rappelle avoir souhaité qu’elle pourrisse cette viande, qu’elle pourrisse son terrain. Je l’ai imaginé pourrir et ronger les barrières d’acier galvanisé. Ça devait être l’automne, on tuait toujours une bête à l’automne. De la viande rouge fraichement hachée, de la viande rouge comme sa maison rouge.


Photo: Jean Thomas Beaudry

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