23/04/2012

Emmarchements


Je déteste le souvenir de ces escaliers. La cage étouffante, la faible ampoule jaune, le portrait inquiétant du frère André. Les marches interminables, angoissantes. Sous chacune d’elles, me disait-elle, dormaient des enfants morts, suppliants. Elle aimait faire naître ma peur. Elle aimait voir grandir ma peur. Et moi je détestais les escaliers, celles sans contremarches qui menaient à la cave au sol béton. Celles d’où sortaient des cris d’enfants morts.  Et moi, je détestais cette peur au ventre, cette peur qui descendait. Il m’aura pourtant fallu redescendre. Une à une les marches. Descendre vers là. Mesurer chaque pas. Une volée droite, sans garde-corps. Il m’aura fallu redescendre à elle, désormais là, gisante.

Un matin, elle a descendu les escaliers, croyons-nous. Seule. Une à une les marches. Une descente lente, décidée, résignée.  Moi, j’étais déjà loin, ce matin-là. Déjà loin d’elle depuis tant d’années. Ailleurs. Loin de la maison, échappée d’elle, loin d’elle depuis longtemps.  Loin des escaliers d’angoisse. Loin des marches d’enfants morts, loin de la peur qui descend au ventre. Elle a descendu les escaliers ce matin-là. Elle a descendu et compté une à une ses enfances mortes. Elle a descendu une dernière fois. Elle s’est dirigée vers le lave-linge, croyons-nous. Pris un bas-culotte. Noué son cou.  Très vite les ambulanciers, les policiers. J’ai dû redescendre. La cage étouffante. La faible ampoule jaune. Le portrait du frère André était encore là. Intact. Souriant.

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