10/02/2012

Morte du coeur


Il faudra me rappeler tout à fait l’odeur de son manteau de cuir, sa manière de mettre son rouge à lèvres sans miroir, me rappeler ses clopes du Maurier king size, sa haine des bas de nylon, ses rages de pastis, ses jeux de mots idiots, sa collection de vaches miniatures, ses sandwichs oignons moutarde, son parfum, sa manie de stocker le papier chiotte, ses ongles parfaits, ses histoires de chiens qui bouffent des lames de rasoir, il faudra me souvenir.


On dira qu’elle est morte du cœur On dira aux autres, aux gens, qu’elle est morte du cœur C’est un peu vrai après tout, qu’elle est morte du cœur Il me répétait.
Il faudra me souvenir de ses oies blanches qu’elle appelait ses filles, de ces faux billets qu’elle rédigeait pour que je sèche les cours tranquille, de sa manie de se laver les cheveux dans l’évier de la cuisine, de ses silences, de ses comptines en langue inventée, de sa manière de dire, en roulant sur les routes défoncées des environs On n’a qu’à s’imaginer qu’on est au Colorado ou dans le Vermont ou ailleurs très loin, vraiment très loin. Il faudra me souvenir de son besoin de fuir, de ses envies de vitesse sur l’autoroute, de ses inquiétudes chroniques, de son vernis corail, de ses absences, de ses cauchemars, de ses histoires d’enfance et d’œil de vitre, du chapelet sous son matelas, de ces petits visages d’argile que lui faisait modeler sa psychologue: Regarde j’ai modelé mon visage, il n’a pas de nez, c’est parce que j’étouffe qu'elle disait en riant.
On dira qu’elle est morte du cœur
Que ce matin-là, elle n’a pas noué de geste irrémédiable autour de son cou.
Qu’elle ne s’est pas définitivement étouffée.

Tu diras aux gens qu’elle est morte du cœur Il m'a répété.
Il faudra me souvenir de ces visages sans nez qu’elle modelait.
Elle étouffait.






05/02/2012

La maison d'Alcatraz


La maison d’Alcatraz était blanche, mais je l’appelais la maison rouge. Elle n’avait que les volets de rouge, mais dans ma tête, elle était rouge, entièrement rouge. Dès son arrivée dans le rang, Alcatraz s’était attelé à reboiser la terre qui séparait sa maison de la nôtre. Un travail patient, entêté, silencieux. Alcatraz aimait dresser des murs entre lui et le monde. Des alignements denses de conifères, des arbres comme des poings levés entre lui et nous. Dès l’arrivée d’Alcatraz, on nous a interdit de retourner à la grange. Dans le rang, toutes les granges s’appelaient la grange. On en élisait parfois une parmi les autres, qui devenait pour un temps notre nouveau quartier général, notre territoire.  Hormis quelques clôtures de pieux, et les broches électrifiées pour le bétail, je n’avais jamais vu de vraie barrière avant l’arrivée d’Alcatraz. Un matin, elles étaient là, droites, implacables, définitives, de vraies barrières industrielles en acier galvanisé plantées tout autour de son terrain, tout autour de la grange. Ce qu’on appelait jusque-là la terre –espace approximatif, champs, friches graveleuses– était devenue terrain, propriété. Je me rappelle avoir vécu cette barrière comme une violence, un non-sens, une sidération,  je me rappelle un soir avoir lancé un paquet de viande hachée par-dessus la barrière, de toutes mes forces sur son terrain. Je me rappelle avoir souhaité qu’elle pourrisse cette viande, qu’elle pourrisse son terrain. Je l’ai imaginé pourrir et ronger les barrières d’acier galvanisé. Ça devait être l’automne, on tuait toujours une bête à l’automne. De la viande rouge fraichement hachée, de la viande rouge comme sa maison rouge.


Photo: Jean Thomas Beaudry