22/05/2012

On vous observe


Ici, les lieux s’agglutinent. Le regard balaie « Ile au massacre » « Ile brûlée » « Cap enragé ». Les îles sont figées dans leur durée. Plus loin, les sanctuaires d’oiseaux, le duvet, les mousses, la déclivité perturbante des falaises. Maintenant, ça bouge.
Ça se réarrange. « Baie des roses » « Pic Champlain ». Maintenant les hangars, la tôle, les maisons tordues, les églises, les tourbières, les cours à ferraille. Maintenant les bandes de verdure. Nuances indiscernables. La vitesse noie tout. Ça défile. La mémoire ne cerne rien. L’œil capte, sélectionne, efface.

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C’est écrit « Cacouna », c’est écrit « Kamouraska ». Il y a les fumoirs, les cages à anguilles, les clôtures, les pieux, les filets. Maintenant encore le fleuve, les oies blanches, les grappes compactes, les remuements blancs. Au loin, une enseigne : « Pointe-aux-orignaux ». Au creux, une envie de dévoyer. De prendre le sud. De suivre ces noms de lieux improbables : « Grand-Bras », « Bayonne », « Trou-à-Pépette », « Bretagne ». Au nord, le fleuve étal, et aussi du bois brûlé et des camions-bennes et d’autres églises et d’autres villages (c’est écrit « Village-des-Belles-Amours », c’est écrit « l’Anse-à-Gilles ») puis des aires de repos, des motels, des stations-services, des parkings. Ça défile. La mémoire n’adhère à rien, la rétine s’épuise (torpeur longitudinale de l’autoroute). Viaducs, longs couloirs, neutralité des abords, rambardes, fossés, bretelles, zones de dégagement, bandes d’arrêt d’urgence. Saisissement.


Là, les résineux encerclent l’œil. Puis il y des pentes et des places. Mise en continuité, reliefs, contrastes, puis toutes ces choses qu’il faut énumérer. Plus loin, des zones de préservation, des zones industrielles, des zones commerciales, des zones résidentielles, des zones d’enfouissement, un McDonald’s, des cabanes couchées, le bleuissement. L’œil et les villages s’épuisent sous les pulsations des phares. Et plus loin, le regard butte, étranglé de parois rocheuses. Puis les champs s’achèvent. Puis un flottement imperceptible.

Enfin, la raffinerie. Fort sentiment optique. Enfin la lumière coupante. Les cadastres définitifs. Ne reste plus rien des visions aqueuses. Là, le rétrécissement des eaux. Ça converge. Ça se relie. Enfin les ponts. Entités denses de lignes, de câbles, de volumes, de surfaces fixes. Derrière, la buée. Derrière, plus rien. Nappement d’images, superpositions variables. L’œil n’absorbe plus rien.

Maintenant c’est écrit « Québec », les boulevards défilent. Les perspectives changent, les choses se multiplient. Hôtels, fast-food, centres commerciaux. Dans la basse-ville, ça se resserre, les rues, les ruelles, les trottoirs. Les choses (gens ?) se redoublent. Étrangeté grandissante. Là, des siamois marchent. Impassibles.



Ça avance, ça freine, ça butte, ça cède le passage, ça clignote, ça contourne, ça traverse, ça hésite, ça discute. Dehors, ça détaille, ça regarde, ça examine, ça détourne la tête, ça crache, ça soupire, ça traine les pieds, ça lace ses chaussures, ça attend le bus.



Quelque chose bascule imperceptiblement. Ça va très vite. Ça bifurque, ça se retourne, ça se renverse. Vous ne regardez plus rien. Dehors, ça vous détaille, ça vous analyse, ça vous examine, ça vous toise. Derrière les vitrines, ça vous épie. Rue Saint-Vallier. Un sentiment tenace : partout, on vous observe.



Là, derrière la porte, on vous observe.


---Texte écrit dans le cadre de l'atelier Les moyens du récit contemporain pour lire les textes de tous les participants, c'est ici ---