09/09/2012

Marcher dans le noir


 
Tu voulais que je sache marcher dans le noir. Tu disais il faut marcher dans le noir et ta main me poussait devant tes pas. On sortait et la nuit nous avalait et à mesure qu’on s’éloignait de la maison la rétine se dilatait et tout se distendait.  On empruntait le chemin pentu et cahoteux, celui qui mène à la rivière du nord, et on avançait sur cette terre grise, craquelée, cette terre d’argile qui sentait le limon et la pourriture. Tout se distendait et le noir étouffait tout sauf la peur qui respirait dans le ventre. Tu voulais que je sache marcher dans le noir, que j’habite mes pas inquiets. Il me fallait éviter de regarder devant, sur cette terre de coyotes qui épiaient nos pas. Tu voulais que j’avance, que je mime le courage,  tu voulais que je taise cette peur nouée au ventre. Tu voulais que j’accélère, que je me hâte, que je mime le courage en accéléré, que j’habite mes pas inquiets. Il y avait le vent dans les herbes hautes, il y avait le grésillement des pylônes et ces aboiements lointains. Tu voulais que j’avance devant tes pas, que je marche, tu voulais que je marche dans ma peur nouée au ventre, et moi je pensais à ce cimetière amérindien enseveli sous le champ, aux meutes de coyotes, au fou à la hache, je pensais à l’esprit vengeur de cet enfant mort dans la fosse à fumier, je pensais aux spectres de chats errants écrasés par le bétail, je pensais au chien enterré sous la grange, à ce veau noyé dans la fosse, à ces carcasses de lièvres et de rats musqués ceinturés de pièges rouillés. Tu voulais que j’avance dans le noir, que j’enjambe ces spectres, que je les dompte, que je les musèle, que je les fasse miens…