24/02/2013

Monde sans contours


 
On vivait dans un monde sans contours où seul le fleuve assurait la capture parfaite du regard. Devant, on devinait la Côte-Nord. On se figurait, répétées en calques infinis, les rumeurs approximatives de paysages dont on ne savait que les noms : le Nord, le Grand Nord, la forêt boréale, la taïga, la toundra. On vivait dans un monde sans contours et le Nord n’était pour nous qu’un sentiment de mousses, de forêts creuses, de pinèdes silencieuses. On vivait avec la conscience sourde d’habiter l’Amérique sans pourtant y être pleinement. De L’Amérique, celle des films, on ne connaissait que les voitures des vacanciers du Maine et du Vermont qui traversaient la frontière l’été pour venir s’échouer sur les bords du fleuve. De l’Amérique, on ne connaissait que la frange, la lisière : routes désertes, pick-ups, entrepôts, champs de pommes de terre, plantations de bleuets, hangars, terrains vagues, poste frontalier (quelque chose comme l’arrière-cour de l’Amérique). L’Amérique, la vraie, on se l’inventait de toutes pièces, prononçant confusément les noms de villes mille fois entendus (New-York, Boston, Portland, Détroit, Chicago, Phoenix, Albuquerque). On se figurait le vertige désordonné de panneaux signalétiques que l’œil devrait embrasser pour se rendre au Sud, toujours plus au Sud. De l’Amérique, on ne lisait que les plaques d’immatriculation, celles des motor-homes burinés de la promesse d’un autre monde: Alaska Last frontier ; Californie Golden state; Floride Sunshine State; Nevada Silver State. On vivait dans un monde sans contours où seul le fleuve assurait la capture parfaite du regard, on vivait dans un no man’s land, perdus entre deux mythes.

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