23/12/2015

Inventaire des recueillements I


Hangar. Vent dehors.

Gestes lents. Silence précieux. L’affairement tranquille de mon père. Quelque chose comme un recueillement qui s’ignore. La carcasse fume, pendue dans l’air ambiant. Il faut enlever la peau du lièvre. Bruit d’une orange qu’on pèle. J’ai le regard happé par ce qui subsiste de vie sous cette couche de poils. Quelque chose palpite encore. Tressautements infimes, comme un accident sur la pellicule du visible.

Odeur de sang.
Bruit de lame émoussée 
Entaille verticale sur cette mécanique précieuse.

Assise en retrait, je pense à cette encyclopédie d’histoire de l’art qui m’a été offerte. Ça se superpose dans mon esprit.  Je compare la carcasse à celles qui bariolent les œuvres de Bacon.  Une impression: le réel est moins arrogant, plus humble. D'un geste sûr, retourner la peau de la bête comme un gant. Impression de voir une image par son revers. Le regard détaille les délicats assemblages de muscles. Et toujours ce silence devant l’évidence flottante de ce lièvre qui fume dans l’air humide.

Gestes lents. Craquement des poutres. Ampoule blafarde. Des faisceaux de poils blancs flottent dans l’air qui s’épaissit. Des constellations de sang rouge clair apparaissent sur le sol du hangar. Rouge sur gris. Une sorte de saisissement: là, entre les pas affairés de mon père, il me semble voir naître un tableau. Là, sur le sol où se vide lentement le gibier dans un infime mouvement de pendule, il me semble voir naître le début d’un Pollock.


1 commentaire:

Adrienne a dit…

Vous lire est un véritable dépaysement... sauf dans ce billet-ci, où je reconnais les gestes de mon grand-père, les fumets d'un lapin de garenne et mes propres émois d'enfant devant tout ça. Merci.