23/12/2015

Inventaire des recueillements I


Hangar. Vent dehors.

Gestes lents. Silence précieux. L’affairement tranquille de mon père. Quelque chose comme un recueillement qui s’ignore. La carcasse fume, pendue dans l’air ambiant. Il faut enlever la peau du lièvre. Bruit d’une orange qu’on pèle. J’ai le regard happé par ce qui subsiste de vie sous cette couche de poils. Quelque chose palpite encore. Tressautements infimes, comme un accident sur la pellicule du visible.

Odeur de sang.
Bruit de lame émoussée 
Entaille verticale sur cette mécanique précieuse.

Assise en retrait, je pense à cette encyclopédie d’histoire de l’art qui m’a été offerte. Ça se superpose dans mon esprit.  Je compare la carcasse à celles qui bariolent les œuvres de Bacon.  Une impression: le réel est moins arrogant, plus humble. D'un geste sûr, retourner la peau de la bête comme un gant. Impression de voir une image par son revers. Le regard détaille les délicats assemblages de muscles. Et toujours ce silence devant l’évidence flottante de ce lièvre qui fume dans l’air humide.

Gestes lents. Craquement des poutres. Ampoule blafarde. Des faisceaux de poils blancs flottent dans l’air qui s’épaissit. Des constellations de sang rouge clair apparaissent sur le sol du hangar. Rouge sur gris. Une sorte de saisissement: là, entre les pas affairés de mon père, il me semble voir naître un tableau. Là, sur le sol où se vide lentement le gibier dans un infime mouvement de pendule, il me semble voir naître le début d’un Pollock.


08/12/2015

Lignes de trappe





«Tout homme, aux rares instants où il montre une similitude avec lui-même, 
nous semble seulement plus lointain, proche d’une dangereuse région neutre, 
égaré en soi et comme son propre revenant, 
n’ayant déjà plus d’autre vie que celle du retour.»
Blanchot

C’est toujours sans conviction que je suivais Georges.  Le vieil agronome, ami de mon père, passait me prendre tôt le samedi matin pour aller lever les pièges qu’il avait installés sur nos terres. Sur le pas de la porte, il me lançait un tonnant «Je vous salue Marie !» auquel je répondais par un sourire faussement amusé. Dans l’air laiteux du matin, son cigare traçait des chemins silencieux auxquels je m’accrochais alors que je tentais de le suivre, le pas mal assuré entre les sillons gelés qu’il nous fallait enjamber. La traversée des champs m’apparaissait interminable et morne, ponctuée de quelques rares pylônes imprimés sur le paysage. Puis, il y avait des pinèdes et des étangs et des bosquets.  Nous longions des ruisseaux et des fossés. Je le voyais parfois disparaître dans une tranchée en maugréant. Triomphant, il en sortait des rats musqués et plus rarement des pékans, des loutres ou des visons : «Attrape, fille !». Les carcasses raides et givrées venaient s’échouer à mes pieds. Me revient encore la beauté légèrement hostile de ces corps raides, de ces pelages figés, irréels.

 Nous suivions ses lignes de trappe, des sentiers qui me semblaient aléatoires comme les volutes de son cigare,  des pistes que je croyais inventées de toutes pièces, improvisées par ce vieillard qui me devançait toujours de trois ou quatre bonnes enjambées.  Je n’avais alors aucune idée de la patience et de l’architecture complexe de ses lignes de trappe. Des lignes obscures dont la seule cohérence était alors pour moi constituée de cette sorte de silence complice qui peuplait nos traversées sinueuses.