14/01/2016

Narguer l'effondrement



Et parfois je repense à ces soirs d’hivers. Les aurores boréales léchaient la ligne d’horizon où s’étendait la Côte-Nord. Leurs reflets verdâtres prenaient des airs d’aube inversée dans la clarté de l’air. Sous l’espèce de dôme silencieux de ces ciels de janvier, mon frère et moi creusions des caves et des tunnels. On traçait des périmètres et des réseaux de galeries, on érigeait des pièges et des trappes et des leurres avec des branches de sapin. Construire des châteaux et des forts et des palais de glace ne nous intéressait pas. On préférait le bruit sourd de l’ensevelissement, le crissement des pelles, le creusement acharné dans les flancs des bancs de neige, cette sensation paradoxale d’oppression et de protection que nous offraient ces souterrains blancs et ces terriers que l’on s’improvisait. Et dans ces coursives on s’amusait à craindre le pire, on se racontait des histoires d’effondrements, d’éboulements, d’avalanches, de suffocation, des histoires d’enfants happés par les déneigeuses, aspirés, déchiquetés par les souffleuses. Et on riait du haut de notre enfance, du haut de notre invincibilité. Et dans ces couloirs et ces passages secrets, on traçait des messages codés, des serments, des promesses, des conjurations, armés d’un briquet dont la flamme noircissait comme miraculeusement la neige. Dans ces réseaux de galeries, le silence carbonique absorbait le bruit et le monde et nos secrets d’enfants. Il nous semblait alors pouvoir habiter éternellement ces souterrains improvisés, boire toutes les aurores, narguer l’effondrement. 

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