20/05/2016

Lire les eaux





Il avait insisté pour m’apprendre les rudiments de la pêche à la mouche. Malgré mon absence d'intérêt à peine dissimulé, Georges s'était attablé un soir de mai avec tout son attirail de poils de bêtes et de plumes variées. Devant son verre de gin coupé à l'eau tiède, je l'ai vu s'animer, emporté par cette sorte de fièvre, cet amour viscéral du vivant, cette fougue de vieil agronome.
                        
Je l’écoutais souvent distraitement. Au fil de ses logorrhées, mon esprit décrochait immanquablement. Je me souviens que ce soir-là, il dissertait sur les propriétés de telle fourrure ou de tel plumage, sur l'importance de bien monter son leurre, de capter et de réfléchir la lumière. Les mouches, disait-il, c’est une affaire de réflexion de la lumière, d’ondulation et de mouvement.

Je l’écoutais distraitement, mais fin pêcheur, il arrivait toujours à capter et ferrer mon attention au détour d’un trait d’esprit, d’un emportement ou d’un éclat de rire tonitruant. En y réfléchissant bien, il savait exactement me rejoindre. Me sachant lectrice fiévreuse, il voulait que j’apprenne à lire les eaux, il voulait me montrer une autre façon de lire la complexité du vivant. 

Adolescente, je le suivais parfois à distance alors qu’il arpentait ses fosses tout le long de la rivière du Bic. En équilibre précaire sur la berge, je glissais dans la boue ou trébuchais sur des roches instables. Souvent, les moustiques et l’ennui avaient raison de ma détermination à le suivre en silence et je regagnais rapidement mon vélo, plus intéressée à aller rejoindre les copains au village.

Ce soir-là, il ne me parlait pas que de mouches, il utilisait des mots infiniment plus complexes. Un vocabulaire qui me semblait à la fois très technique et finement poétique : « mouches de mai », « nymphes », « émergentes ». La nature, la pression barométrique, l’intensité et l’angle de la lumière jouent probablement un rôle déterminant dans la montée des nymphes vers la surface et leur éclosion.

Avec le recul, je regrette de ne pas l'avoir écouté davantage. Et je lui en veux de ne pas m’avoir dit qu’il se savait malade. Je regrette ma nonchalance, mon détachement et cette distance amusée, ce léger décalage que j’installais trop souvent entre nous (par pudeur? par retenue?)  

L’esprit occupé par mes recherches doctorales, je ne l’ai plus revu les mois suivants. Il s’est éteint en mars. J'ai retrouvé les quelques notes que j'avais griffonnées ce soir-là. Essentiellement des noms de mouches (la Adams, la March Brown, la Black CoachMan, la Silver Darter, la Alexandra « Lady of the lake »…) et de matières (plumes de sarcelle, fibres de malard ou de gélinotte, poils d’orignal, de chevreuil de vison et de rat musqué, fibres de queue de paon, de faisan, plume de coq, oreille de lièvre, poils de renard gris…) Ce petit inventaire, c'est le dernier cadeau qu'il m’a légué. En partant, il m’a embrassée et m’a lancé un dernier «Je vous salue Marie!»
                 






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