04/10/2016

Le livre d’images et autres angoisses




Je comprends aujourd’hui que j’ai dès l’enfance
juré fidélité à certaines images,
dont je ne me doutais pas qu’elles ne me quitteraient plus.
(Daniel Canty, Mappemonde)




Très jeune, j'ai reçu un étrange album à colorier qui détaillait, sur un ton très pédagogique, les divers dangers de la vie à la ferme. Comme un inventaire des angoisses de la ruralité.



Il ne faut pas craindre de toucher la clôture électrifiée. Il ne faut pas broncher quand les chocs crispent ton poignet avec une régularité de métronome. Il ne faut pas craindre le grésillement des pylônes, le concert aigu des coyotes dans le champ du sud, l’ours qui traîne, dit-on, à la lisière de la terre du nord. Il ne faut pas avoir peur du noir. Il faut chanter ou compter ses pas (cent cinquante entre la maison et la ferme). Il ne faut pas s’imaginer un instant voir son père tomber du silo. Il faut gommer le vertige. Il ne faut pas craindre la gravité. Il ne faut plus penser à la grange effondrée. Il ne faut pas craindre d’être broyée sous les roues du tracteur, d’être aspirée par la vis sans fin du désileur, de glisser dans le convoyeur à fumier. Il ne faut pas songer à ces histoires de noyades dans les fosses à purin, à ces récits de suffocation dans les chargements de grains. Il ne faut pas penser aux émanations d’ammoniaque, aux poumons qui brûlent sous les vapeurs d’engrais chimiques.

Il faut aller aux roches. Il faut choisir les plus lourdes et les plus grosses. Il faut faire comme les hommes. Il faut vider le champ de toutes ses roches. Il ne faut pas broncher quand ça t’écrase les doigts. Il faut espérer très fort trouver une pointe de flèche. Plus tard, il faudra te perdre soigneusement dans le champ. Errer entre les épis. Chercher encore des pointes et des lances et des restes, trouver les traces d’un cimetière amérindien. Il ne faudra pas craindre d’être happée par la moissonneuse.


Il ne faut pas craindre la limaille et la poudre de sabot dans les yeux, il faut regarder sagement les faisceaux d’étincelles qui jaillissent de la meuleuse. Il faut observer les éclairs de soudage sans craindre les coups d’arc et l’aveuglement (sensation de chaux sous les paupières). Il ne faut pas suffoquer dans le fenil, ne pas s’écrouler sous les balles de paille, il faut les empiler vite et bien, dresser des murailles de paille, il ne faut pas broncher quand ça écorche, il ne faut pas pleurer quand les pieds se tranchent sur les retailles de taule. Il ne faut pas penser à la brûlure et à la soif.


Il faut faire sortir les vaches le soir. Il ne faut pas craindre d’être piétinée. Il ne faut pas craindre le bras arraché quand on les libère de leur barre d’attache. Il faut des gestes sûrs. Il faut les guider d'une voix forte. Et parfois, il faut aider les vaches à vêler. Il faut entrer soigneusement les mains, palper les membres et compter les articulations. Il faut faire des nœuds coulants pour attacher les pattes du veau. Il ne faut pas craindre la paralysie et l’hémorragie. Il faut tirer fort pendant les contractions. Il ne faut pas craindre le déluge quand les membranes se rompent. Il ne faut pas craindre que le veau glisse et se fracasse au sol. Il faut vider les vaches de tous leurs veaux. Il ne faut pas avoir peur d’être souillée. Il ne faut pas être triste pour le veau mort (pour le chat écrasé sous la génisse, pour les oies égorgées, pour les poussins morts). Il te faudra oublier la vache du voisin qui gonfle au soleil et cette peur qu’elle n’explose sous les nuées de mouches.


Bientôt, il faudra rentrer le bois. Choisir les bûches les plus lourdes et les plus grosses. Dresser des barricades de combustible dans la cave. Il ne faudra pas broncher quand ça t’écrasera les doigts. Il ne faudra pas craindre les morsures de mulots. Il faudra encore abattre une vache à l’automne. Il faudra encore entendre les longs gémissements. Il faudra la pendre par les pattes arrière. Il faudra l’écorcher avec précaution. Il ne faudra pas broncher quand la panse tiède glissera au sol, quand la carcasse molle partira à l’abattoir. L’hiver sera froid et silencieux.

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